dimanche 3 septembre 2017

Le chemin des tanks

Je suis né en 1944, donc je suis un peu trop jeune pour avoir vu circuler des tanks sur le fameux chemin des tanks. Mais je suis allé enfant (à 6 ou 7 ans) dans ce chemin mystérieux au-delà du "bois des pères".
Voici ce que j'ai appris à propos des tanks fabriqués à Montréal durant les années de guerre. Lors de la débâcle de Dunkerque en 1940, les britanniques ont du laisser sur le continent des milliers de tanks. La fabrication de ces équipements essentiels pour la suite de la guerre a été en partie déplacée au Canada plutôt que de compter uniquement sur les usines de blindés en Grande-Bretagne. À Montréal entre 1941 et 1943 les usines Angus ont produit 1420 tanks de modèle Valentine (livrés presque tous à la Russie).
Figure 1.  Char Valentine photographié gravissant une des pentes près de la rue Sherbrooke (voir la pente B sur la fig. 5 plus bas sur cette page); on voit la rue Sherbrooke en arrière-plan. La source initiale de cette photo est incertaine; c'est une photo promotionnelle pour présenter les capacités du char à l'armée russe. Elle se retrouve sur des sites russe et slovène et canadien.



De son côté, la cie Montreal Locomotive Works rue Dickson a produit le char RAM. Un nombre total de 1948 tanks y auraient été construits. Ces blindés ont surtout servi à la formation des équipages; aucun tank RAM n'a été utilisé en combat actif en Europe, car les autorités militaires britanniques ont vite estimé que les tanks RAM n'étaient pas de taille à se mesurer aux panzers allemands. Quelques centaines de chars d'assaut sont demeurés au Canada pour l'entrainement des troupes.
Figure 2.  Sur cette photo de 1947, on peut voir que la Montreal Locomotive Works a été temporairement convertie pour la production de tanks et autres blindés.


Je n'ai jamais vu de tanks circuler sur le chemin des tanks et je n'ai jamais su jusqu'où allait ce chemin vers le nord*; mais je me souviens d'avoir été survolé là une fois par deux jets CF-100 qui volaient en rase-motte (~50 m du sol) dans des vols d'entrainement.
Pour visualiser un peu l'emplacement du chemin des tanks, j'ai utilisé des photos aériennes de 1947 qui le montrent dans toute sa longueur de 3,5 km.
Cliquez en séquence quatre fois sur l'image ci-dessous pour voir l'occupation du sol en 1947 et en 2017:




Vous noterez que l'ancien tracé du chemin des tanks est impliqué dans beaucoup de structures actuelles: les pyramides Olympiques, la portion oblique de la rue Dickson (en pente montante jusqu'à Rosemont), etc. (photo ci-dessous):
Figure 4.  Le tracé complet du chemin des tanks.


Le chemin des tanks s'étendait vers le nord jusqu'à l'emplacement actuel du boulevard Langelier et de la 40. Ce chemin d'entrainement et/ou d'essai des chars d'assaut se terminait à ses deux extrémités par une boucle de 350 pieds (106 m) de diamètre. Quelqu'un d'entre vous a-t-il en mémoire ces deux ronds-points?

Dans un mémoire de maitrise à l'université Concordia sur l'histoire du char d'assaut RAM construit à Montréal, l'auteur indique que des terrains ont été expropriés pour faire un terrain d'entrainement. Après la guerre les terrains expropriés ont été restitués en 1945 à leurs propriétaires d'origine. Le texte ne donne cependant pas de précision sur l'emplacement de ces terrains; on ne peut que présumer qu'il s'agit du territoire qu'a occupé le chemin des tanks. 

Je crois bien que le terrain où se situait le rond-point sud a été rapidement modifié. Je n'ai aucun souvenir d'avoir vu trace de cette partie de chemin en boucle durant les années cinquante à l'emplacement actuel des pyramides olympiques.

Quelqu'un a-t-il pédalé dans la gravelle pour se rendre jusqu'à l'extrémité Nord à 3,5 km plus loin? Moi je n'ai jamais vu que la portion linéaire au bout du boulevard Rosemont.

Autres question pour les ferrés d'histoire, ou pour ceux qui seraient assez anciens pour formuler des réponses:
1- On peut penser que les tanks y ont circulé entre 1941 et 1945, mais peut-être après aussi pour fin d'entrainement; quelqu'un aurait-il des informations plus précises ? On voit des traces larges de roulement sur les photos de 1947, même hors du chemin dédié.

2- Est-ce les tanks de la Montréal Locomotive Works ou ceux des Shop Angus (ou est-ce des deux usines) qui ont circulé sur le chemin des tanks?

3- Le chemin ne va pas jusqu'aux usines; comment les tanks arrivaient-ils jusqu'au chemin des tanks? Transportés par camion plats jusqu'au point d'entrés coin Viau et Sherbrooke, ou roulaient-ils sur la voie publique depuis l'usine? Les premiers résidents de Cité-Jardin en 1942 et 1943 ont certainement dû les entendre.
______________________________________________
* Paul Lavallée m'écrit le 4 septembre 2017 ceci: " je me souviens du rond point nord, que j'ai découvert à l'adolescence. Je me souviens surtout de la 'côte des tanks' (le bas de la côte l'Assomption qui n'existait pas à l'époque, était un endroit de choix pour voir ces engins) où nous allions regarder les tanks monter cette côte abrupte, dallée de pierres à l'européenne".

  et Paul ajoute ceci le 7 septembre: "La rue Des sorbiers est plus proche de la ‘côte des tanks’ que les rues Viau ou Des Maronniers. Arrivé à la Cité Jardin en 1944 , à 3 ans,je ne suis certainement pas allé à cet endroit par mes propres moyens avant la fin de la guerre. Par contre, j’avais 2 frères, de 14 et 19 ans mes aînés, et peut-être aussi mon père, qui ont pu m’y amener avant la fin de la guerre. C’est comme ça, j’imagine, que j’ai vu les tanks grimper cette côte. J’ai revu la côte, par la suite, mais pas les tanks. Je suis certain du dallage, car c’était quelque chose que je n’avais jamais vu.
Il est probable qu’elle ait été située à l’endroit marqué ‘’B’’ sur la photo. En tout cas, c’était la pente avec le plus fort gradient. Cette côte n’était pas longue, mais très abrupte."
Figure 5. Vue du détail de la portion sud du chemin des tanks, là où il longe la rue Sherbrooke qui est visible tout au bas de la photo. Les  symboles <<   << indiquent les pentes montantes où les tanks s'exerçaient.

J'ai aussi un vague souvenir du dallage de grosses pierres plates sur cette pente; le texte de Paul Lavalléee m'en a fait revenir le souvenir. Si vous avez un grand écran, vous pouvez aller voir l'image montrant l'ensemble du chemin des tanks, dans un assemblage photo que j'ai réalisé:  https://grandesimages.blogspot.ca/2017/09/cite-jardin-et-le-chemin-des-tanks-en.html


N.B. Avez-vous remarqué dans la cinquième photo de la séquence que j'ai placé plus haut qu'on ne voit pas l'ombre d'un quelconque panneau géant, celui que je mentionne dans la question No 1 de la page À solutionner. Ce panneau présent sur la photo de août 1942, on n'en voit aucune trace sur l'image de 1947; il aurait donc été enlevé avant 1947. À noter aussi le bâtiment au coin de Viau et Sherbrooke. Ça semble un bâtiment d'entrée pour le chemin des tanks:
Figure 6. Cette photo aérienne 1947 a été prise en après-midi; on voit nettement l'ombre projeté pour la bâtiment; si le haut panneau-réclame avait encore été présent, on devrait pouvoir le détecter par son ombre projeté au sol. La boucle du chemin des tanks semble avoir été utilisée en 1947, car la végétation n'a pas du tout commencé à l'estomper. Les traces de roulement sont encore présentes.




Addendum du 6 septembre 2017: Jacques Angers envoie ce texte et cette photo: "Je me souviens du chemin des tanks mais sans avoir vu un tank.   J'ai circulé sur la portion nord avec mon ''hot-rod'' (photo ci-contre) dans les années 1958-59 environ et ce depuis la rue Lacordaire jusqu'au rond point qui se trouvait près d'un golf et de ce qui est maintenant Les Galeries d'Anjou.  Je me souviens du bâtiment coin Viau et Sherbrooke, mais il n'y avait plus de trace d'un chemin."

18 septembre 2022. Don Pedro m'envoie un commentaire intéressant et un lien vers un site qui traite du sujet du chemin des tanks"Je peux confirmer les dires de M. «Unknown» à l'effet que les chars Valentine circulaient à partir des ateliers Angus en convoi, par la rue Rachel. Mon père demeurait dans une des rares maisons de la rue Bourbonnière à l'époque, et il nous a dit avoir vu ces convois «qui circulaient la nuit avec une escorte militaire, ce qui était très impressionnant, sur la rue Rachel vers un terrain de manœuvre quelque part dans le parc Maisonneuve» (il est possible qu'il en rajoutait un peu pour nous impressionner, nous avions 8-10 ans). Le «quelque part» est intriguant parce que tout étudiant qu'il était, il avait une auto (et des billets de rationnement d'essence) et il est impossible qu'il n'ait pas circulé lui-même sur la rue Sherbrooke à Viau, et voir ce qu'il s'y passait. S'il avait vu quelque chose, il en aurait parlé. C'est pourquoi je pense qu'il devait y avoir une palissade ou une entrave à la vue à partir de la rue Sherbrooke. Autrement, ça aurait été le spectacle du coin, comme le mentionne Paul Lavallée. Ou bien n'était-il pas curieux du tout, car des Valentine, il en avait vu au camp de Petawawa, pendant ses camps d'été du COTC/CÉOC." 

10 commentaires:

  1. Malade ça ! je sais pas le cadastre ancien que c'était des terrain de la C.N.R. Ça explique bien des choses ! merci !

    RépondreEffacer
  2. sur les plans d'occupation de sol de 1949 de la Ville de Montréal, cette route, ce terrain oblique appartenait à la Canadian Northern Railway, qui est devenu le CN

    RépondreEffacer
  3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreEffacer
  4. Après analyse d’un texte de Marc Durand1, du mémoire de maitrise de Bruce Alexander Blue et d’échanges avec William Gaudry de l’Atelier d'histoire Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, j’arrive à cette conclusion temporaire et en construction :

    Ce terrain appartient tout d’abord, vers 1915, à la Canadian Northern Railway (CNoR). Ensuite, lors de la faillite de la CNoR en 1923, la compagnie est intégrée au nouveau Canadian National Railway (CN). Par ce fait, le terrain qui nous intéresse devient la propriété du CN. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, ce terrain est «exproprié “aux fins d’essai de chars d’assaut sur piste” le 1er décembre 1941» et a été restitué aux propriétaires le 20 décembre 1945.2 Ces chars d’assaut (tank) étaient construits par la Montreal Locomotive Works, à l’intersection des rues Notre-Dame Est et Dickson. D’après des témoignages de gens qui fréquentent l’Atelier d'histoire Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, les chars d’assaut empruntaient la rue Cadillac.

    1 «Le chemin des tanks» écrit par Marc Durand le 3 septembre 2017, disponible en ligne ici : https://citejardin.blogspot.com/2017/09/le-chemin-des-tanks.html
    2 Traduction de l’anglais au français d’un extrait de la note 51, provenant du mémoire de maitrise «The Ram Cruiser Tank: An Ambitious Failure» écrit par Bruce Alexander Blue en 2010.

    RépondreEffacer
  5. Ce blogue est tres interessant et je peux repondre a une question qui a ete pose, quant a savoir si les tanks ete amenes en camions flat-bed ou si ils se rendaient au terrain en roulant sur la voie publique. Ma mere et ses parents habitaient au coin des rue Rachel et Bourbonniere durant la 2ieme guerre mondiale et elle m a souvent raconte que l ete elle et sa mere sortaient sur le balcon pour voir des petites colonnes de tanks Valentine passer en direction est vers la rue Sherbrooke. Cela devait etre assez bruyant et elle m avait dit qu ils allaient s entrainer dans un terrain ou se trouve maintenant les pyramides olympiques. Ce terrain avait des buttes en terres, ce qui ete parfait pour tester les tanks. Je ne sais pas si les tanks de la Montreal Locomotive venaient par leurs propres moyens mais pour ceux des Shop Angus, c est definitivement oui.Alors, voila pour ma contribution. Bonne lecture.

    RépondreEffacer
  6. Avec votre témoignage (Unknown 17 janvier 2021 ci-dessus) on peut comprendre que les tanks qui ont été testés sur le chemin des tanks provenaient tant de l'usine Angus à l'Ouest de Bourbonnière que de l'autre usine Montreal Locomotive Works. Il s'agissait donc aussi de deux types de tanks distincts: les Valentines se rendaient à la piste d'essai en roulant sur la rue Rachel; les Rams de l'autre usine empruntaient la rue Cadillac. Merci à François Plourde pour l'information précieuse qu'il apporte ici.

    RépondreEffacer
  7. Quelques nouvelles photos du Chemin des Tanks: (https://www.facebook.com/profile.php?id=100067201754509&sk=photos)

    RépondreEffacer
  8. Trouvaille exceptionnelle! J ai habité au 5500 pl de Jumonville avec vue sur le chemin de tanks
    mais je ne le savais pas.
    Luc de Foy

    RépondreEffacer
  9. La figure 2 est en fait le dépôt de l'Ordonnance (Royal Cdn Ordnance Corps) entre Hochelaga et Notre-Dame, qui est toujours là. L'accumulation de chars et autres véhicules montre comment, même en 1947, l'Armée était inondée d'équipement à ne plus savoir qu'en faire.

    RépondreEffacer
  10. Moi je me rappelle être allé au bout du boul. Rosemont avec mon père au début des années 60. Après l'arrêt du pavage à Lacordaire, on descendait une côte de gravier, et un chemin de terre zig-zaguait vers la rue Sherbrooke. Quelques étangs où les jeunes avaient fait des radeaux avec du bois trouvé, et où j'ai cherché des grenouilles. Au moins un ponceau avec des côtés en tuyau. Ce ponceau n'était pas artisanal, et avait probablement été construit lors de l'aménagement du terrain pour les militaires, avec les probables travaux de drainage . Éventuellement on arrivait à l'endroit où les nouvelles rues de la ville étaient en construction, peut-être 2-3 rues au dessus de Sherbrooke. Des duplex étaient déjà construits sur les premières. Il est possible que tout ça ait été au nord de la pépinière de la VdeM, qui devait être en opération à l'époque. Je ne me rappelle pas avoir croisé ce qui aurait été le chemin des Tanks, un chemin tout droit, mais il est probable que, jeune passager, je regardais ailleurs. Ça aurait été immédiatement après la descente à Rosemont. J'ai appris à conduire quelques années plus tard, et je regrette de ne pas avoir été fouiner par là; je n'étais pas du quartier. D'autres doivent se rappeler de l'endroit.

    RépondreEffacer

Vos questions et vos commentaires sont bienvenus.